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#3-Design organisationnel et IA - Quelle architecture organisationnelle pour une entreprise organisée en flux ?

Pour ceux qui suivent ma série sur le Design organisationnel et l’IA, j’essaie, dans une intention résolument prospectiviste d’imaginer à partir de quelle nouvelle grammaire seront conçues nos organisations.


Notre point de départ est que l’hybridation entre l’homme et la machine ne modifiera pas seulement la manière d’exécuter les taches avec de nouveaux outils de travail, mais transformera en profondeur la manière de concevoir l’organisation elle-même. L’arrivée de capacités nouvelles, portées par l’intelligence artificielle, l’automatisation et les systèmes d’aide à la décision interroge la manière dont le travail est distribué, coordonné, piloté et transformé.

Puis, nous avons abordé l’idée que la notion de fonction allait progressivement perdre de sa centralité au profit de la notion de flux. L’entreprise ne pourra plus être uniquement pensée comme une addition de fonctions spécialisées, chacune responsable d’un domaine d’activité. Elle devra davantage être comprise comme un ensemble de flux qui transforment des entrées en résultats. Autrement dit, l’enjeu ne sera plus seulement de savoir qui fait quoi, mais de comprendre comment une demande, une information, une décision ou une ressource circule dans l’organisation, se transforme, puis produit de la valeur.


Ce troisième article cherche à franchir une étape supplémentaire. Si l’hybridation homme-machine transforme les capacités d’action des équipes, et si la notion de flux devient plus structurante que celle de fonction, alors une question centrale apparaît : Quelle nouvelle architecture organisationnelle permettrait à une entreprise de s’organiser globalement en flux ?

Il ne s’agit plus simplement d’améliorer quelques processus ou de fluidifier certaines interfaces. Il s’agit de se projeter dans une manière nouvelle de concevoir et structurer l’entreprise.

 

Changer de regard : Des macro processus à des flux end-to-end

L’une des manières structurantes que nous avons de concevoir l’organisation est de partir des macro processus de l’organisation

 

La représentation macro processus de l'entreprise
La représentation macro processus de l'entreprise

Cette représentation permet de rendre compréhensible ce que fait l’entreprise et la manière dont elle se propose de le faire, à travers une chaîne de valeur séquentielle. Son caractère simplificateur la rend opérable pour des humains, dans une vision de « cause à effet » linéaire. Les efforts principaux (et ses soucis) de l’organisation étant alors d’organiser le pilotage de l’avancement de cette chaine, au travers de mécanismes de coordination entre les différentes entités comme le processus S&OP.


Ce que l’intelligence artificielle (de tout genre) rendra désormais possible, à mesure d’une digitalisation croissante de l’ensemble des processus de l’entreprise, [en étant capable de traiter en quelques secondes un volume quasi illimité d’informations], c’est la capacité d’intégration de paramètres d’entrées dans les processus décisionnels, internes et externes, issus de toutes les activités de l’entreprise, permettant des boucles de rétroaction quasi instantanée. On passera donc d’une vue linéaire à une vue « circulaire » pour mieux appréhender la complexité réelle des interrelations entre ces différents processus.

Dans une organisation orientée flux, il ne s’agit plus seulement de décrire une succession d’étapes. Il s’agit de comprendre ce qui circule, ce qui se transforme, ce qui ralentit, ce qui se perd et ce qui crée effectivement de la valeur.


La logique de flux introduit ainsi un changement de perspective. Elle invite à regarder l’entreprise non plus comme une addition de blocs fonctionnels, mais comme un système de circulation. Une demande entre dans l’organisation. Elle est interprétée, enrichie, transformée, arbitrée, puis convertie en réponse. Entre l’entrée et le résultat, de nombreuses équipes interviennent. Ce sont ces passages, ces interactions et ces transformations qui deviennent le véritable objet d’orchestration.

 

L’entreprise comme système de flux de services

Lorsque les équipes sont organisées autour de flux et structurées comme des entités capables de produire des résultats, une transformation profonde s’opère. L’entreprise cesse progressivement d’être une juxtaposition de fonctions pour devenir un réseau de services interconnectés.

Dans ce modèle, chaque équipe fournit une capacité à d’autres équipes, tout en consommant elle-même des capacités produites ailleurs. Une équipe commerciale peut avoir besoin d’une capacité d’analyse de données. Une équipe produit peut dépendre d’une capacité juridique, technologique ou marketing. Une équipe support peut produire une connaissance essentielle pour améliorer l’offre. Chaque entité n’existe donc plus seulement par son périmètre, mais par la contribution qu’elle apporte à une chaîne de valeur plus large.

Les relations entre équipes changent alors de nature. Elles deviennent « transactionnelles », au sens où elles reposent sur des échanges de services, d’engagements, de résultats attendus et de niveaux de qualité. Une équipe agit comme un fournisseur de service. Une autre agit comme un client interne. Cela ne signifie pas que l’entreprise devient un marché au sens strict, mais qu’elle rend plus explicites les dépendances et les contributions réciproques.

Cette logique introduit plusieurs évolutions importantes. La responsabilité devient plus visible, parce que chaque équipe doit pouvoir dire ce qu’elle produit, pour qui elle le produit et avec quel niveau d’exigence. La qualité de service devient plus mesurable, parce qu’il ne suffit plus de réaliser une tâche : il faut contribuer efficacement à un flux global. Les interactions deviennent également plus structurées, car elles doivent être pensées comme des engagements plutôt que comme de simples sollicitations informelles.

L’entreprise se rapproche ainsi d’un système de marché interne, non pas au sens d’une mise en concurrence généralisée, mais au sens d’un réseau d’échanges structurés. La valeur circule à travers ces échanges. Elle dépend de la capacité des équipes à rendre leurs services lisibles, fiables, accessibles et utiles aux autres parties du système.


La question : comment structurer les flux ?

Si l’on accepte que l’organisation ne puisse plus être pensée uniquement par fonctions, et si l’on considère que les équipes deviennent progressivement des unités de service interconnectées, il faut alors imaginer des principes d’architecture qui donnera sa cohérence à l’ensemble, avec une question : comment structurer les flux ou quels flux choisir ?


Je suis parti sur deux grands scénarios (on peut en envisager d’autres !). Le premier consiste à organiser l’entreprise autour des flux structurels de l’activité, dans une logique end-to-end. Le second consiste à organiser l’entreprise de manière moins dépendante de sa structure interne, en partant davantage d’une vision élargie des parties prenantes : les clients, les produits, les employés, les partenaires et les actionnaires.

Ces deux scénarios ne traduisent pas seulement deux schémas d’organisation différents. Ils correspondent à deux façons de concevoir la création de valeur.



Premier scénario : organiser l’entreprise autour des flux structurels de l’activité

Le premier scénario consiste à organiser l’entreprise autour des flux structurels de son activité, dans une logique de bout en bout (end-to-end). Dans cette perspective, l’organisation cherche à identifier les grands flux qui traversent son fonctionnement depuis l’origine d’une demande jusqu’à sa réalisation finale. Il peut s’agir, par exemple, du flux qui va de la commande client à la livraison, de l’idée produit à sa mise sur le marché, du besoin interne à la solution opérationnelle, ou encore de la réclamation client à la résolution effective.

Penser flux end-to-end
Penser flux end-to-end

L’enjeu est de rendre ces flux visibles, cohérents et pilotables dans leur continuité. Ce scénario conserve un lien fort avec la structure existante de l’activité. Il ne cherche pas nécessairement à effacer les fonctions, mais à les reconnecter entre elles autour de chaînes de valeur transversales. Les métiers restent présents, les expertises demeurent indispensables, mais elles sont replacées dans une logique de contribution à un résultat global.

Ce qui compte alors, ce n’est plus seulement la performance de chaque service pris séparément. C’est la qualité de la circulation entre les services. Une direction peut être performante dans son périmètre tout en contribuant involontairement à ralentir le flux global. À l’inverse, une organisation réellement orientée end-to-end cherchera à comprendre les interfaces, les ruptures, les délais d’attente, les incompréhensions et les pertes d’information qui apparaissent entre les différentes parties du système.

Ce scénario modifie également le rôle du management. Le manager ne pilote plus uniquement une équipe ou une fonction. Il devient aussi le garant d’une continuité d’activité. Il doit veiller à la fluidité des passages de relais, à la qualité des interactions, à la résolution des blocages et à la cohérence du flux dans son ensemble. Sa responsabilité se déplace d’un pilotage vertical vers une capacité à faire fonctionner des interdépendances.

L’intérêt de ce premier scénario est qu’il permet d’améliorer profondément la performance sans rompre brutalement avec l’organisation existante. Il part de l’activité telle qu’elle est structurée et cherche à la rendre plus fluide, plus lisible et plus transversale. Pour de nombreuses entreprises, il peut constituer une étape de transformation réaliste. Il permet de sortir progressivement d’une logique strictement fonctionnelle tout en s’appuyant sur les compétences, les métiers et les repères déjà présents.

Voici comment on pourrait, de façon générique imaginer l’entreprise :


Architecture plateforme par flux d'activité
Architecture plateforme par flux d'activité

Ce scénario comporte des limites. Il reste largement organisé à partir des flux internes de l’entreprise. Même s’il améliore la transversalité, il continue souvent à prendre comme point de départ l’activité telle que l’entreprise la voit depuis l’intérieur. Il permet de mieux faire circuler la valeur dans la structure existante, mais il ne remet pas toujours en question la manière dont cette valeur est définie.

 

 

Second scénario : organiser l’entreprise autour des parties prenantes et des logiques de valeur

Un second scénario peut alors être envisagé. Plus disruptif ! Il consiste à organiser l’entreprise de manière moins dépendante de sa structure interne et davantage à partir d’une vision élargie des parties prenantes : les clients, les produits, les employés, les partenaires, les actionnaires et la société.

Dans cette approche, le point de départ n’est plus seulement le flux opérationnel interne. Il devient l’écosystème de valeur dans lequel l’entreprise s’inscrit. La question centrale n’est plus comment fluidifier l’activité ? mais comment et pour qui créons-nous de la valeur ? :


Architecture plateforme par flux de parties prenantes
Architecture plateforme par flux de parties prenantes

Il ne s’agit plus seulement de mieux coordonner les processus internes, mais de concevoir l’organisation à partir des relations qu’elle entretient avec ceux pour qui, avec qui et grâce à qui elle existe.

  • Le client n’est plus seulement le destinataire final d’un processus. Il devient un repère structurant pour orienter les priorités, les arbitrages et les modes de coopération.

  • Le produit n’est plus seulement le résultat d’une chaîne d’activités. Il devient un objet vivant, évolutif, autour duquel se coordonnent les expertises.

  • Les employés ne sont plus simplement des ressources affectées à des fonctions. Ils deviennent des acteurs de l’adaptation, de l’apprentissage et de l’amélioration continue.

  • Les partenaires ne sont plus uniquement des prestataires ou des fournisseurs. Ils deviennent des composantes de l’écosystème de performance.

  • Les actionnaires, enfin, ne peuvent plus être associés seulement à une exigence de rentabilité immédiate. Ils s’inscrivent dans une réflexion plus large sur la création de valeur durable.


Dans cette perspective, l’organisation devient moins centrée sur elle-même. Elle se construit davantage autour des expériences, des contributions et des équilibres entre parties prenantes.


Cela transforme profondément la manière de concevoir les modèles opérationnels. L’entreprise peut alors s’organiser autour de parcours clients, de familles de produits, de plateformes de services, de communautés d’expertise, d’écosystèmes partenaires ou de capacités transversales mises au service de plusieurs logiques de valeur.


La structure hiérarchique ne disparaît pas. Elle reste nécessaire pour donner des repères, sécuriser les responsabilités, arbitrer les priorités et garantir une cohérence d’ensemble. Mais elle n’est plus le seul principe d’organisation. Elle devient un cadre parmi d’autres, au service d’une architecture plus large. L’entreprise se pense alors comme une plateforme de coopération dans des flux basés sur la transformation des parties prenantes.


Ce second scénario est plus ambitieux, parce qu’il ne cherche pas seulement à optimiser l’existant. Il interroge le point de départ même de l’organisation. Au lieu de demander comment faire circuler plus efficacement l’activité dans la structure actuelle, il demande quelle structure serait la plus pertinente pour répondre aux attentes des clients, développer les produits, engager les employés, coopérer avec les partenaires et créer une valeur durable pour les actionnaires.


Deux scénarios, deux niveaux de transformation


La différence entre les deux scénarios reste importante, même si elle ne doit sans doute pas être lue de manière trop tranchée.


Dans le premier, l’entreprise cherche à organiser ses flux internes de bout en bout. Elle part de l’activité existante et travaille à en améliorer la cohérence transversale. Dans le second, elle s’inscrit dans une démarche plus large, en cherchant à se réorganiser à partir d’une lecture plus ouverte de la valeur, moins dépendante de ses découpages internes et plus attentive aux parties prenantes qui structurent son écosystème.

On pourrait dire, de manière simplifiée, que le premier scénario vise à optimiser la structure à travers les flux, tandis que le second invite à questionner la structure elle-même à partir de la valeur à produire pour les clients, les produits, les employés, les partenaires et les actionnaires.


Ces deux approches ne s’opposent pas nécessairement. Elles peuvent plutôt être envisagées comme deux façons de regarder un même problème, ou comme deux niveaux de transformation possibles selon le contexte. Certaines organisations auront sans doute intérêt à commencer par rendre leurs flux internes plus lisibles et plus fluides. D’autres, confrontées à des évolutions plus profondes de leur environnement, pourront être amenées à aller plus loin dans la remise en question de leur architecture.

L’intention ici n’est pas de proposer un modèle unique ou une trajectoire universelle, mais plutôt de suggérer que l’intégration des flux conduit, presque mécaniquement, à déplacer le regard porté sur l’organisation.

 

Vers une organisation conçue comme un système de flux

Repenser l’entreprise à partir des flux revient, au fond, à changer de logique.

Il ne s’agit plus seulement de savoir qui fait quoi, ni d’ajouter de nouveaux processus. Il s’agit plutôt d’essayer de comprendre comment la valeur circule, où elle se crée, où elle se bloque, et dans quelle mesure l’organisation est capable de s’adapter à ces dynamiques.


L’hybridation homme-machine renforce cette interrogation. Plus les outils deviennent capables de produire, d’analyser, de recommander ou d’automatiser, plus la question de leur intégration dans les flux de travail devient structurante. La technologie, en elle-même, ne transforme pas l’organisation. Elle ouvre des possibilités. Encore faut-il concevoir des architectures qui permettent à ces capacités de s’exprimer de manière cohérente.

C’est peut-être là que se joue une partie de l’évolution des modèles organisationnels. Les entreprises qui parviendront à dépasser une lecture strictement fonctionnelle pourront sans doute mieux identifier leurs leviers de performance. Celles qui réussiront à structurer leurs flux de manière plus continue gagneront en fluidité et en cohérence. Et celles qui iront plus loin, en articulant leur organisation autour de différentes logiques de valeur, pourront construire des modèles plus ouverts et plus évolutifs.

Sans certitude sur la forme que prendront ces organisations, une chose semble néanmoins se dessiner : organiser une entreprise ne consiste plus uniquement à répartir le travail. Il s’agit de créer les conditions pour que l’action collective circule, se coordonne et se transforme dans le temps.


Dans tous les cas, l’enjeu est le même : L’entreprise ne fonctionnera plus sur la base d’une chaine de valeur "fonctionnalisée".  Elle fonctionnera sur la base d’un réseau de flux de valeur interconnectés piloté par un système décisionnel hybridé (central et décentralisé) où la rapidité d’exécution sera démultipliée. L’organisation de demain ne sera plus linéaire. Elle ressemblera avantage à une architecture d’un système de flux de services et de relations, capable de relier les capacités internes de l’entreprise aux attentes de son environnement et de son écosystème.

Je fais surement un peu de science-fiction, mais je pense que c’est la direction vers laquelle on s’oriente.

 

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